NOUVELLE HISTOIRE DE L'INDE [François Gautier/Archipel]   Prix: 24.70 €
NOUVELLE HISTOIRE DE L'INDE [François Gautier/Archipel]

Parution
06/09/2017

Editeur
L'Archipel

EAN
9782809822731

296 pages - 14,0 cm x 22,5 cm



PRESSE

LE MONDE
7 septembre 2017

Une histoire de l'Inde aux airs de manifeste idéologique

La Nouvelle Histoire de l'Inde est-elle vraiment si nouvelle ? Elle ne fait que synthétiser, en 31 courts chapitres, la réécriture de l'histoire de l'Inde par les extrémistes hindous. Car la vraie nouveauté est plutôt la montée en puissance de cette idéologie, depuis l'accession au pouvoir de Narendra Modi, en 2014, qui va jusqu'à déformer l'histoire du sous-continent indien.

L'ouvrage rédigé par l'ancien journaliste François Gautier est le récit de la grandeur d'une civilisation où chaque habitant était hindou (même les musulmans et les chrétiens), où le système des castes était harmonieux avant qu'il ne soit perverti par les étrangers et où les hindous sont persécutés. D'abord par les musulmans pendant près de dix siècles, lors d'invasions que François Gautier décrit, dans des conférences, comme " le plus grand génocide de l'histoire de l'humanité ", suivis par les colons britanniques. A chaque page, ou presque, les hindous se font massacrer. A tel point que l'ouvrage fait l'impasse sur le syncrétisme qui caractérise l'histoire de l'Inde.

Sans nier l'existence des massacres ni les tensions entre les communautés, la coexistence de diverses religions a profondément façonné l'identité du pays. Des hindous vont parfois se recueillir devant des tombes de saints soufis et, dans la région du -Konkan, certains vénèrent même la Vierge Marie et d'autres saints chrétiens. Quelques empereurs, à l'instar d'Akbar (qui règne de 1556 jusqu'en 1605), ont cherché, sans succès, à opérer une synthèse entre les religions. L'Inde est à la fois musulmane, chrétienne, hindoue, et tant d'autres religions encore. Et elle l'est toujours. Mais ce n'est pas l'idée que s'en font les extrémistes, pour qui l'Inde est une nation hindoue où les minorités religieuses sont tout juste tolérées à condition qu'elles reconnaissent la suprématie de la communauté majoritaire.

Obsession des musulmans
Si le pays est séculier, c'est donc que les hindous sont victimes des minorités religieuses. La réécriture de l'histoire permet d'entretenir le mythe de la persécution des hindous, et donc de légitimer la violence contre les minorités. Ils sont pourtant surreprésentés au pouvoir et, dans les postes de l'administration indienne, ils forment près de 80 % de la population du pays, connaissent des taux de scolarisation bien plus élevés que les musulmans.

Mais ils sont toujours opprimés parce que des musulmans et des chrétiens osent manger du boeuf, dans ce qu'ils considèrent être leur pays. Ou encore parce que les ancêtres des musulmans étaient, comme l'écrit François Gautier, " fanatiquement convaincus de la supériorité de l'islam " ou animés par le désir de " propagation de l'islam ". Il faut donc se méfier d'eux. " Il y a chez chaque musulman, même éduqué, un coin de folie dans son esprit qui conduit à tuer des gens innocents au nom de l'islam ", a écrit François Gautier sur son compte Twitter après la disparition du vol de la Malaysia Airlines MH370 en 2014.

Cette démonstration prend tout son sens à la fin de l'ouvrage, lorsque l'auteur adresse cette mise en garde : " Les statistiques prévoient que, d'ici à 2050, l'Inde aura la population musulmane la plus nombreuse de la planète, dépassant celle de l'Indonésie. Cela pose un problème à tout gouvernement indien. " Pourquoi un tel problème ? Parce que les musulmans ne sont pas des Indiens comme les autres.

Cette obsession des musulmans a le mérite, pour les extrémistes hindous comme François Gautier, de faire passer au second plan les divisions du système des castes. L'auteur évoque les intouchables dans des termes déconcertants, sinon révoltants, lorsqu'il écrit que le combat de Bhimrao Ramji- Ambedkar, figure historique des intouchables, " a fait pratiquement disparaître cette tare de l'Inde, hormis dans quelques rares villages reculés ".Allez expliquer aux millions d'intouchables toujours ostracisés que cette " tare " a presque disparu du pays. Les intouchables existent en Inde pour la simple raison que des millions d'entre eux se revendiquent comme tels.

Nouvelle histoire de l'Inde relève donc du manifeste idéologique davantage que du récit historique. Celle-ci s'écrit d'ailleurs avec beaucoup de conditionnels et des faits dont on se demande s'ils appartiennent à la mythologie ou à l'histoire. Lorsque, par exemple, l'auteur écrit que le fleuve mythique de la Saraswati a bien existé, " à la suite de découvertes récentes ". C'est vrai que, depuis que les nationalistes hindous sont au pouvoir, l'histoire sert surtout à prouver la véracité historique des récits mythologiques. Un peu comme si le CNRS finançait une mission spatiale pour chercher l'existence de Dieu dans l'espace.

Si l'histoire de l'Inde, par François Gautier, est nouvelle, c'est peut-être parce que Narendra Modi a les attributs d'une divinité. Dans un livre qui débute tout de même au paléolithique, le premier ministre indien élu il y a trois ans a droit à un chapitre où son unique échec serait de ne pas avoir réussi à améliorer la propreté du pays. Mais c'est la faute de " l'Indien ", croit savoir François Gautier : " Ceux qui connaissent l'Inde savent que l'Indien, même s'il nettoie sa maison, balaie son pas-de-porte et y dessine un très joli kolam, a également tendance à jeter ses ordures n'importe où, sans se soucier du bien-être des autres. " Plus loin, il écrit : " Tricher est devenu presque une manière de vivre pour les Indiens. " Cette " nouvelle histoire " en devient blessante pour l'Inde. " L'Indien " ne se réduit qu'à un déterminisme culturel, et l'Inde à une " psyché " immuable, comme le récit qu'en faisaient les colons occidentaux. L'Inde y est triste et ennuyeuse. Elle est comme morte.

Julien Bouissou

(c)Le Monde




-Réf: 9782809822731